Quand je serai grand....

Publié le par Nico

 
J'écrirai comme Ebi :)
"Hommage" à celui celle qui ne dort pas, ne dit pas, ne sait pas, qu'à 5 AM l'aube recèle quelque magie.
Deux extraits empruntés (j'avais déjà linké ailleurs le second).
Ebi est , ou .
La musique est aujourd'hui chez lui elle.
 
Excellente lecture >
 
 
 
Qu'est-ce que ça pouvait bien changer ?







Dans le miroir, il y n’avait que mon visage de pute. Et plus je me regardais, plus je sentais mon ventre se compresser, mes tripes qui voulaient sortir, ma gorge prête à exploser. J’étais grosse et laide et je n’avais que ça dans la vie pour me donner l’impression d’exister. Ma peau dégoulinait de l’eau glaciale de la douche d’où je sortais tout juste, mais je me sentais encore toute dégueulasse et crade. La chambre à côté était vide. Il était six heures du matin. Dehors, il y avait cette lumière blanche aveuglante qui transperçait les rideaux grisées et qui me faisaient plisser un peu les yeux. Je suis allée vers le lit. Draps froissés, moites. L’odeur du sexe flottait dans l’air tout autour. Ca ressemblait à une scène tellement banale et nulle et évidente que j’étais pas loin de me marrer en regardant où j’étais. Les fringues éparpillées dans tous les sens, les mégots, les cadavres de bouteilles, la puanteur. Putain, ce que ça pouvait être pathétique de se réveiller là-dedans. Et évidemment, je savais même pas le nom du connard qui s’était secoué sur moi toute la nuit. Ils avaient peut-être été deux en plus. De toute façon, qu’est-ce que ça pouvait bien foutre ? Qu’il s’appelle Jonathan ou Eric ou Gustave ou Julien, qu’est-ce que ça pouvait bien changer ? C’est pas ça qui allait m’enlever la boule qui grossissait de plus en plus au fond de moi, qui allait me réchauffer ou m’aider à respirer. C’est pas ça qui dégagerait ce putain de soleil qui me claquait à la gueule et me filait le tournis. C’est pas ça qui allait faire que tout s’arrêterait enfin. Parce que c’était plus possible de continuer. Parce qu’il en avait plus rien à secouer de savoir mon cul dans un autre pieu, ma langue aspirée vers des bouches pleine d’alcool et de crasse. Il n’y avait plus que sa brune qui comptait. Sa brune et ses petits seins fermes. Sa brune et son sourire naïf. Sa brune et ses jambes douces et son ventre plat et ses yeux verts. Et moi, je pouvais crever. Dans une chambre vide. A six heures du matin. Ou attendre que Jonathan ou Eric ou Gustave ou Julien revienne et fermer les yeux pendant qu’il remettra ça. Et l’imaginer, lui. Comme avant.

Bande-Son : radioblog de Clic
Humeur du Moment : envie de voir des gens.

 
 


"Sans suite".


 



 

J’avais besoin de retourner là-bas. Savoir si je pourrais la retrouver, après toutes ces années. La dernière fois que je l’avais vue c’était pendant l’été 1986. J’avais seize ans et elle en avait dix-sept. J’étais en vacances avec mes parents dans ce camping dans les Landes. Ils avaient loué une caravane et on était descendus dans le sud pendant près d’un mois. Elle vivait sous une grande tente bleue avec sa mère divorcée à quelques emplacements du nôtre. Je l’ai repérée tout de suite avec son petit maillot noir. Je peux même dire que je suis tombé amoureux au premier regard. Et je le suis plus jamais retombé depuis. Je suis marié depuis bientôt douze ans et j’ai deux petites filles adorables. Mais je pense toujours à elle. A un amour de vacances vieux de dix-neuf ans.

Je sais pas ce qui m’a pris aujourd’hui. Je crois que je ne pouvais plus faire semblant de ne pas y penser. Elle était partout dans ma vie. C’est à elle que je faisais l’amour. C’est son visage que je voyais quand je jouissais. Pas celui de ma femme. Et c’est à elle que mes filles ressemblaient. C’était tellement évident. Elle ne m’avait jamais quitté depuis ce mois de juillet où on se promenait ensemble au milieu des pins, où elle me laissait lui prendre la main, de temps en temps. Il fallait que j’y retourne. Là où on s’était aimés.

Ce vendredi, je n’ai pas pris le RER à 17h pour rentrer chez moi. Et personne n’était au courant de quoi que ce soit. J’avais commandé mes billets de train depuis deux semaines et ma femme ne se doutait de rien. J’ai laissé mon portable éteint dans un tiroir de mon bureau et je suis sorti comme d’habitude, en souhaitant « bon week-end » à mes collègues. Je suis allé en métro jusqu’à la gare Montparnasse. Le TGV m’a emmené jusqu’à Bordeaux où j’ai pris un TER. Je suis arrivé sur place à 23h. Pendant tout le voyage, des images d’elle envahissaient mon crâne. J’en avais des frissons dans tout le corps et mon cœur se fracassait contre ma poitrine. Je la revoyais si belle dans ses jupes nuageuses. Je me demandais si je la retrouverais avec son petit sourire craquant, sa moue de petite fille qui m’aurait fait faire n’importe quoi. Est-ce qu’elle aurait changé ?

Autour de la gare, le village était endormi, plongé dans une nuit claire dominée par la lune, pleine. Il faisait bon. Je n’avais pas besoin de ma veste, alors je l’ai laissée sur un banc de la place en face de l’église. J’avais l’impression que tout était comme avant. Le décor dans lequel j’évoluais était resté intact. Je marchais doucement vers la forêt de ce mois de juillet. Je ne sentais pas les kilomètres sous mes pieds. J’étais attiré par elle. Et hâte. Tellement.

Après peut-être une heure de marche, je l’ai revu enfin, ce sentier qui nous emmenait à travers la forêt. L’endroit où je l’avais laissée il y a près de vingt ans. Où on s’était promis un soir de jamais se quitter. Et le lendemain, elle m’avait annoncé qu’elle repartait avec ses parents, que tout ça c’était fini. Mais j’avais pas voulu la croire. C’était pas possible. C’est tout. Elle avait pas le droit. Pas après ces deux semaines passées ensemble. Non. Elle avait pas le droit. Alors je lui avais saisi le poignet.

Deux jours après on était sur le chemin du retour avec mes parents. Un inspecteur nous avait tous les trois longuement interrogé parce qu’on connaissait bien la victime selon lui. Et finalement, on avait eu le droit de rentrer chez nous. Ma mère ne pouvait pas supporter de rester un instant de plus dans un endroit où un meurtre avait été commis. Je crois qu’elle flippait pas mal pour moi. Que moi aussi je finisse décapité dans un tas de fougères, au fond de cette forêt paisible.

Les flics n’ont jamais retrouvé la tête. Pourtant, je l’avais pas enterrée si loin que ça du corps. Quand j’ai appris ça, j’ai su que j’aurais un chance de la revoir un jour. C’était six mois après toute cette histoire, on a appris que l’affaire était classée « sans suite ». Depuis ce jour, l’envie de la revoir ne m’a plus jamais quitté. Et cette nuit, enfin, mon rêve va se réaliser. La découvrir à la lueur de la lune. Comme il y a dix-neuf ans. Au pied de cette arbre tranquille. Derrière lequel on s’est embrassés. Cachés du reste du monde. Pour toujours.


Bande-Son : S E B A S T I E N S C H U L L E R – happiness
Humeur du Moment : verres d’eau et cookies aux flocons d’avoine.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Publié dans nues

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